Écrire l’imaginaire africain aujourd’hui : 3 postures qui changent tout
Écrire dans les imaginaires africains ne se réduit pas à choisir un cadre culturel. Trois postures narratives qui changent vraiment quelque chose dans la façon d’écrire depuis un imaginaire, pas depuis l’extérieur.
Écrire dans les imaginaires africains, pas sur eux, mais depuis eux, demande une distinction que la fiction publiée en français n’a pas encore suffisamment nommée.
Quand on dit qu’un roman est « inspiré des mythologies africaines », on dit quelque chose de très vague. Inspiré comment ? En empruntant des noms de créatures ? En adoptant une temporalité non-linéaire ? En habitant une cosmologie différente dans sa façon même de construire les enjeux ?
Ces trois questions ne reçoivent pas la même réponse. Et la réponse change tout dans ce que produit le texte.

Prenons deux romans hypothétiques. Le premier se déroule en Afrique de l’Ouest, mobilise des divinités yoruba, des rites d’initiation, des figures ancestrales mais ses personnages suivent des arcs de transformation individuels classiques, ses conflits se résolvent dans une opposition bien/mal lisible, et son rapport au temps est strictement linéaire. Le second se déroule dans un espace-temps non identifié, sans référent culturel explicite mais le passé y est vivant comme personnage, les enjeux individuels y sont inséparables du collectif, et les forces surnaturelles y obéissent à des logiques morales irréductibles à la binarité.
Lequel des deux habite réellement un imaginaire africain ?
La réponse n’est pas évidente et c’est précisément ce qui rend la question utile. Voici trois postures qui font la différence : non des règles à appliquer, mais des façons d’être en relation avec une matière narrative.
POSTURE 1 : L’imaginaire comme système de pensée, pas comme décor
Un système de pensée, c’est un ensemble cohérent de règles sur la façon dont le monde fonctionne : comment le temps s’écoule, comment les morts se situent par rapport aux vivants, comment les forces surnaturelles s’articulent avec les affaires humaines, ce qui constitue une faute et ce qui constitue une dette.
Un décor, c’est une surface.
La distinction semble simple. Elle est en pratique difficile à tenir parce que travailler avec un système de pensée demande de comprendre ses logiques internes avant de les mobiliser dans un récit.
La différence entre emprunter et habiter se joue ici.
Prenons un exemple concret. Dans de nombreuses cosmologies africaines, les ancêtres ne sont pas « dans le passé ». Ils sont présents : capables d’intervenir, de conseiller, de se tromper, d’avoir des désirs propres. Ce n’est pas une métaphore de la mémoire familiale. C’est une règle sur la structure du temps et des relations entre les générations.
Un roman qui emprunte cette figure peut faire apparaître un ancêtre dans un rêve, lui faire dire quelques mots sages, et continuer son récit comme si de rien n’était. Un roman qui habite cette logique doit se demander : si les ancêtres sont présents et actifs, qu’est-ce que cela change dans la façon dont les personnages prennent leurs décisions ? Dans la façon dont les fautes sont comptabilisées ? Dans la façon dont le passé pèse sur le présent ?
Ces questions ne sont pas décoratives. Elles changent la structure du récit.
Ce que ça implique concrètement
Avant d’introduire une créature, une divinité ou une pratique rituelle dans un récit, se demander : quelles sont les règles de son monde ? Pas son apparence, ses règles.
Ces règles ont-elles des implications sur la structure du récit sur la façon dont les conflits naissent, s’intensifient et se résolvent ?
Si les règles de la créature ou de la divinité peuvent être retirées du récit sans que la structure narrative en soit affectée, c’est du décor.
Si leur retrait changerait la façon dont les enjeux fonctionnent, c’est un système de pensée habité.
POSTURE 2 : Les structures, pas seulement les contenus
Le contenu d’un récit, c’est ce qu’il raconte : ses personnages, son cadre, ses figures mythologiques.
La structure d’un récit, c’est comment il le raconte : son rapport au temps, à la causalité, à la résolution, à ce qui constitue une fin satisfaisante.
Les mythologies africaines ont des contenus riches. Elles ont aussi des structures narratives propres et c’est souvent cette dimension qui reste la moins explorée dans la fiction.
Adopter les structures, c’est là que la différence se joue vraiment.
La temporalité non-linéaire
Dans les structures narratives de nombreuses traditions africaines, le temps ne va pas dans une seule direction. Les morts parlent aux vivants. Les décisions du présent sont influencées par des dettes contractées par des générations précédentes. Le futur peut être visible depuis le passé, non comme prophétie mystérieuse, mais comme logique naturelle de la façon dont les causes et les effets s’organisent dans le monde.
Cette temporalité n’est pas de la non-linéarité narrative au sens occidental du terme : des flashbacks, des analepses, une structure en puzzle. C’est une façon différente de penser la causalité : les générations passées sont des acteurs du présent, pas des archives.
Ce que cela change dans un récit : les personnages ne sont jamais seuls. Ils portent avec eux des ancêtres qui peuvent intervenir, des dettes qui peuvent se réveiller, des loyautés qui transcendent leur vie individuelle. Le passé n’est pas un contexte, c’est une force narrative active.
Le collectif comme force dramatique
La fiction dominante est construite sur l’individu. Son désir, son arc de transformation, sa résolution. Le collectif y est souvent un contexte, un obstacle ou un catalyseur, mais rarement le vrai sujet dramatique.
Dans de nombreuses structures narratives africaines, le collectif a un poids propre. Les erreurs d’un personnage appartiennent à plus grand que lui. Ses décisions engagent sa communauté, ses ancêtres, parfois ses descendants. La résolution d’un conflit n’est pas satisfaisante si elle n’intègre pas cette dimension collective.
Ce n’est pas une limitation dramatique. C’est une autre façon de construire les enjeux, qui rend chaque décision plus lourde, pas moins. Quand le destin individuel est inséparable du destin collectif, la moindre action résonne différemment.
L’ambiguïté morale comme logique, pas comme exception
La fantasy dominante depuis Tolkien est structurée par une opposition entre le bien et le mal. Les forces de lumière contre les forces d’obscurité. Les divinités et figures de pouvoir sont assignées à un camp, ou leur ambiguïté est traitée comme une caractérisation particulière, le personnage « gris » dans un univers fondamentalement binaire.
Dans les cosmologies africaines, cette binarité est souvent absente au niveau fondamental. Les Orishas yoruba, les divinités du panthéon fon, les esprits de nombreuses traditions africaines ne sont pas intrinsèquement bons ou mauvais. Ils sont puissants, ils ont leurs propres désirs et logiques, ils peuvent aider ou nuire selon des conditions qui ne se réduisent pas à une opposition morale simple.
Adopter cette structure dans la fiction, c’est construire des conflits narratifs qui fonctionnent autrement, non sur l’affrontement de principes opposés, mais sur la négociation avec des puissances dont les règles ne correspondent pas aux attentes humaines. Ce n’est pas plus complexe. C’est différemment complexe.
POSTURE 3 : L’ambiguïté comme choix délibéré
Dans la fiction dominante, l’ambiguïté est souvent traitée comme un problème à résoudre, un mystère qui doit trouver son explication, une motivation floue qui doit être clarifiée, une fin ouverte qui risque de frustrer le lecteur.
Dans de nombreuses traditions narratives africaines, l’ambiguïté est une posture narrative légitime. Pas un défaut de construction, mais une façon juste d’être en relation avec une matière qui résiste à la résolution.
Ce qu’on laisse ouvert n’est pas ce qu’on n’a pas su fermer.
Cela demande une distinction importante. L’ambiguïté dont il est question ici n’est pas le flou narratif : les motivations de personnages mal construits, les arcs laissés en suspens par manque de travail, les fins bâclées. Ces faiblesses existent dans tous les corpus.
L’ambiguïté comme posture délibérée, c’est autre chose. C’est reconnaître que certaines questions sont narrativement plus puissantes que leurs réponses. Que certaines forces surnaturelles sont plus intéressantes précisément parce qu’elles ne peuvent pas être classées. Que certains personnages sont plus vrais parce qu’ils ne se réduisent pas à une psychologie lisible.
Cette posture est particulièrement pertinente quand on travaille avec des figures mythologiques. Un Orisha dont on expliquerait entièrement la logique serait appauvri, pas enrichi. Mami Wata avec une motivation claire et une appartenance morale définie serait une créature moins puissante narrativement que la figure originelle.
L’enjeu pour un auteur : distinguer l’ambiguïté qui vient d’un manque de travail de l’ambiguïté qui vient d’une décision sur ce qu’un récit doit contenir et ce qu’il doit, délibérément, ne pas résoudre.
Deux questions pour tester son ambiguïté
Quand un élément du récit reste ouvert ou non résolu, est-ce parce qu’on n’a pas encore trouvé la réponse ? Ou parce qu’on a décidé que la question était plus juste que n’importe quelle réponse ?
Si la réponse est « je n’ai pas encore trouvé » : c’est un chantier de travail.
Si la réponse est « la question est plus juste que la réponse » : c’est une posture narrative.
La précision n’est pas toujours dans la réponse. Elle est parfois dans la qualité de la question.
Implications pratiques pour les auteurs
Ces trois postures ne sont pas des injonctions. Ce sont des questions à poser à son propre travail, des façons de vérifier depuis quel endroit on est en relation avec sa matière narrative.
Sur la posture 1 : avant d’introduire une figure mythologique
Quelles sont les règles de son monde ? Pas son apparence, pas sa fonction symbolique, mais les règles qui gouvernent ce qu’elle peut faire, ce qu’elle ne peut pas faire. Comment elle se situe par rapport aux humains ?
Ces règles ont-elles des implications narratives ? Si on les retire du récit, est-ce que les enjeux changent ou est-ce que seul le décor change ?
Si la réponse est « seul le décor change » : c’est peut-être le signe que la figure mythologique n’est pas encore habitée, seulement empruntée.
Sur la posture 2 : sur les structures narratives
La structure temporelle du récit est-elle cohérente avec la cosmologie qu’il mobilise ? Un récit qui parle d’ancêtres actifs mais dont la structure temporelle est strictement linéaire crée une tension qui mérite d’être consciente, pas nécessairement résolue, mais consciente.
Les enjeux collectifs ont-ils un poids propre dans le récit ? Ou le collectif y est-il un contexte pour un arc individuel ?
La façon dont les conflits se résolvent – ou ne se résolvent pas – est-elle cohérente avec les systèmes moraux des figures et cosmologies mobilisées ?
Sur la posture 3 : sur ce qu’on laisse ouvert
Pour chaque ambiguïté dans le récit : d’où vient-elle ? D’un travail inachevé, ou d’une décision sur ce que le récit doit contenir ?
Les questions que le récit pose sans répondre sont-elles plus puissantes que leurs réponses possibles ? Si oui, l’ambiguïté est une posture. Sinon, c’est un chantier.
Une précision sur ce que ces postures ne sont pas
Ces postures ne sont pas des critères d’authenticité culturelle. Un auteur qui n’est pas africain peut travailler depuis les imaginaires africains à condition de faire le travail de comprendre les systèmes de pensée qu’il mobilise.
Un auteur africain peut tout à fait écrire depuis des structures narratives occidentales et ce n’est pas une trahison de quoi que ce soit.
Ces postures sont des outils narratifs, pas des marqueurs d’identité.
La question n’est pas qui écrit. La question est depuis quel endroit.
Écrire dans les imaginaires africains, pas sur eux c’est adopter les logiques narratives qui viennent avec les figures et cosmologies qu’on mobilise. Pas seulement les noms et les apparences. Les règles du monde, les structures du temps, les façons de penser le collectif et la résolution.
Ces logiques existent. Elles sont dans les traditions orales, dans les cosmogonies, dans les pratiques rituelles pas comme patrimoine figé à documenter, mais comme systèmes de pensée vivants que la fiction peut habiter.
Le travail de les habiter est précisément cela : un travail. Il demande de comprendre avant de mobiliser, de distinguer l’emprunt de l’habitation, de tenir la différence entre ambiguïté délibérée et flou non résolu.
Nous continuons ce travail en analysant les oeuvres qui l’accomplissent, en cartographiant les territoires narratifs qu’il ouvre, en cherchant à rendre visible dans l’espace francophone une pratique d’écriture qui redéfinit ce que l’imaginaire peut contenir.
La précision n’est pas toujours dans la réponse. Elle est parfois dans la qualité de la question qu’on pose à sa propre matière narrative.
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